Je viens de terminer 325000 francs de Roger Vailland, un livre de 1955 qui traite du travail en usine dans les années 40-50. Cette période est marquée par l’essor industriel mais aussi par l’exploitation implacable de la main-d’œuvre. Le roman s’appuie sur une précision quasi documentaire pour décrire le quotidien des ouvriers, les cadences intenables et la violence structurelle d’un système qui broie les individus. Cette plongée brute, sans fioritures, donne au texte une puissance réaliste qui en fait autant un témoignage social qu’un récit noir.
Le personnage principal, Bernard Busard, cristallise toutes les tensions du roman. Jeune homme ambitieux, animé par le rêve de devenir cycliste professionnel, il se retrouve contraint de travailler en usine pour obtenir les 325 000 francs qui pourraient changer sa vie. Son parcours met en lumière le dilemme de toute une génération : concilier aspirations personnelles et nécessité économique. Le choix de Busard de travailler comme un damné durant six mois illustre la brutalité d’un système où l’effort, la souffrance et l’abnégation semblent être les seules monnaies d’échange possibles.
Dans ce décor oppressant, les relations humaines apparaissent elles aussi déformées, presque empoisonnées. Les sentiments sincères sont récupérés, dévoyés, manipulés — l’amour n’échappe pas à la logique sociale qui écrase les protagonistes. Les rapports de classe se montrent particulièrement cruels : chacun lutte pour exister, mais tout concourt à rappeler la hiérarchie implacable qui sépare ouvriers, contremaîtres et patrons. Cette lutte inégale donne au roman son atmosphère de fatalité, où chaque interaction semble déjà contenir la promesse d’un échec.
Vailland construit ainsi un monde où les humains ne sont que des pions, ballottés par des forces qui les dépassent. Certains lecteurs y verront l’emprise du destin, d’autres celle de la chance, ou de la malchance, tandis que les plus pragmatiques y reconnaîtront les mécanismes sociaux et économiques qui façonnent encore nos sociétés contemporaines. Le roman, écrit en 1955, frappe par sa lucidité : il dévoile les racines profondes d’un monde du travail qui, sous bien des aspects, conduit directement à celui d’aujourd’hui.
La lecture de 325 000 francs n’a rien de joyeux : elle expose un univers dur, parfois désespérant, mais toujours profondément humain. Ce réalisme sombre en fait une œuvre qui saura toucher les lecteurs appréciant les récits de condition ouvrière, en particulier ceux qui ont été sensibles à À la ligne de Joseph Ponthus. Les deux textes partagent la même intensité, la même volonté de dire le travail tel qu’il est, sans détour ni embellissement, laissant au lecteur une impression forte et durable.
Bonne lecture, et ne vous tuez pas à la tâche.