Je viens de terminer Axiomatique de Greg Egan. C’est un recueil de 18 courtes nouvelles de science-fiction qui tournent toutes autour des thématiques de l’identité, de la conscience et du libre-arbitre. Pour faire court, ce sont des expériences de pensée qui cherchent à répondre à « Finalement, qu’est-ce qui me définit tel que je suis ? » J’ai trouvé ces nouvelles exigeantes, parfois arides, mais toujours profondément stimulantes, et même quelquefois vertigineuses. Attention, il faut essorer son cerveau au maximum pour tenter de déchiffrer certaines d’entre elles, pour le moins absconses.

Comme son titre l’indique, Axiomatique de Greg Egan va nous parler de science et de logique : le terme axiomatique désigne une affirmation évidente, presque absolue, servant de base à un système de déduction. Par exemple pour revenir en cours de mathématiques au collège : des grandeurs égales à une même grandeur sont égales entre elles. Et à partir de là, on peut développer des raisonnements pour résoudre des problèmes. Eh bien dans ce recueil de nouvelles, Greg Egan procède exactement comme ceci : au début de chaque nouvelle, il propose un axiome, une vérité valable dans le cadre de cette nouvelle et qui pourrait ressembler au jeu de « et si… ? » Par exemple : une drogue permet de rejoindre entre eux tous les possibles des différents univers ; ou encore : il est possible de greffer un cerveau dans un utérus en attendant qu’un nouveau corps soit disponible pour accueillir ledit cerveau ; ou : on peut implanter dans son cerveau de nouvelles connaissances en utilisant une sorte de puce se branchant sur le cerveau. Et à partir de chacun de ces axiomes, l’auteur développe une courte histoire centrée sur un personnage, une sorte d’expérience de pensée, qui va ébouriffer la nôtre, de pensée, pour le meilleur et pour le pire.

Sur le plan thématique, Axiomatique balaie en apparence très large, mais si on prend un peu de recul, toutes les nouvelles tournent autour de la question de l’identité, de la conscience et du libre-arbitre. Et Greg Egan ne se contente jamais d’effleurer ces sujets malgré la petite taille de chaque nouvelle ; il les pousse jusqu’à leurs conséquences les plus… inconfortables, je dirais. La science n’est pas ici un décor, mais un moteur narratif central, parfois au point d’écraser volontairement les personnages, réduits à des points de vue dans une démonstration vertigineuse.

Attention, on n’est pas dans de la Hard-SF, Greg Egan ne cherche absolument pas à coller à la réalité scientifique. Cependant, certaines des nouvelles sont imprégnées d’un jargon pseudo-scientifique qui est parfois trop poussé à mon goût. Je m’interroge notamment sur la première nouvelle, L’assassin infini, qui développe une superbe idée, mais qui aurait pu (dû ?) se passer de nous perdre dans de la science de comptoir. Je vous cite un passage pour que vous compreniez mon propos : « Finalement une sorte de seuil critique est franchi. Des flux complexes et soutenus se développent : des courants immenses et enchevêtrés dont les topologies pathologiques sont de celles que seul un espace de dimension infinie peut contenir. De tels flux sont visqueux : les points voisins sont entraînés. C’est ça qui crée le vortex ; plus vous êtes près du mutant qui rêve, plus vous êtes entraîné rapidement d’univers en univers. » Je ne sais pas ce que vous pensez des « topologies pathologiques », mais moi ça me laisse assez froid. Cette première nouvelle est la pire dans cet emploi de jargon, et je me demande justement pourquoi elle a été placée en tête de cet ouvrage. J’ai l’impression qu’elle doit sacrément refroidir le lecteur moyen et qu’elle a dû plus d’une fois faire refermer ce recueil sans aller plus loin.

En tous cas j’ai beaucoup aimé l’incitation à la réflexion que sont ces nouvelles. En quelques phrases, quelques paragraphes, Greg Egan pose la problématique, et on comprend très vite de quoi il retourne. L’auteur développe alors l’histoire autour d’un personnage principal, et nous laisse à chaque fois sans réelle conclusion, avec une fin ouverte. Il n’y a jamais de conclusion heureuse fournie clefs en mains, il faut toujours prolonger, s’imaginer, conjecturer. Et en général dans des directions qui ne sont pas très plaisantes pour le personnage principal, ni pour l’humanité en général.

Car le propos est assez noir dans l’ensemble : certes, des technologies, des avancées médicales, des bonds dans le futur ont permis à l’humanité de pousser la compréhension de l’esprit humain beaucoup plus loin. Mais ce que révèlent ces avancées n’est peut-être pas aussi satisfaisant qu’on pouvait s’y attendre, et le monde d’après n’est sans doute pas plus enviable que notre monde à nous. Le ton est le plus souvent triste, grinçant, dépressif presque. Il n’y a pas beaucoup de lumière dans Axiomatique.

Le style d’Egan est à l’image de son propos : froid, précis, rigoureux. Il y a peu de place pour la sentimentalité ou l’empathie facile, et pourtant une tristesse diffuse traverse nombre de ces nouvelles. Une mélancolie presque clinique, souvent teintée de nihilisme, où les certitudes humaines se dissolvent face à des réalités trop vastes ou trop indifférentes pour nous. Ce n’est pas une lecture réconfortante, mais elle est profondément honnête dans sa brutalité intellectuelle.

En quelques mots, j’ai donc été :

1/ assommé par le jargon de L’assassin infini ;

2/ enthousiasmé par l’ironie de Lumière des événements ;

3/ courroucé par l’impression de tour de passe-passe de Eugène ;

4 et 5/ poussé sur le cul par les concepts WTF de La caresse et Sœurs de sang ;

6/ conquis par le dilemme moral d’Axiomatique ;

7/ pris de vertige par le concept de Le coffre-fort ;

8/ saisi d’incompréhension par Le point de vue du plafond ;

9/ plein de questions après L’enlèvement ;

10/ un peu ébouriffé par En apprenant à être moi ;

11/ ravi de la suggestion de Les douves ;

12/ conquis par l’ironie de La marche ;

13/ déçu par la fin de Le p’tit mignon ;

14/ ravi du rattrapage grâce à la fin de Vers les ténèbres ;

15/ déçu de ne pas avoir vu le concept poussé au bout dans Un amour approprié ;

16/ intéressé par cette réappropriation d’un classique dans La morale et le virologue ;

17/ mal à l’aise dans Plus près de toi ;

18/ content du suspense sur lequel nous laisse Orbites instables dans la sphère des illusions.

En définitive, Axiomatique est un recueil solide, qui propose beaucoup de grain à moudre pour nos esprits imaginatifs. Il est remarquablement cohérent dans les thématiques proposées, mais très inégal dans leur traitement. Il ne cherche absolument pas à plaire à tout prix et assume pleinement son exigence intellectuelle. Les nouvelles sont parfois dérangeantes, parfois incompréhensibles, un peu comme certaines œuvres d’art contemporain. Mais globalement, il s’agit d’une lecture marquante, qui rappelle que la science-fiction peut être un laboratoire d’idées radicales, au risque de perdre le lecteur… mais toujours en l’invitant à penser autrement. À ne pas mettre entre toutes les mains donc, vous l’aurez compris !

En attendant, bonne lecture, et attention à ne pas vous perdre dans un gouffre quantique triphasé neuralement aléatoire.

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