Il est trois heures (du matin) moins quelques minutes, le speaker hurle (bien trop fort) sur la ligne de départ « Vous avez tous une raison intime d’être là aujourd’hui et de vouloir aller au bout de ce parcours ! » Et moi dans ma tête : Ben non. Pas de cause majeure à défendre, de rémission de quelque maladie grave, de message politique, de dieu à honorer ou de parents à rendre enfin fiers de leur fils. Non, juste un plaisir personnel à faire du sport, aller chercher le meilleur résultat possible, découvrir une nouvelle région, courir sur de chouettes sentiers, rencontrer des gens qui font la même chose. Des raisons tout à fait terre-à-terre, presqu’égoïstes, et banales, d’être ici. Une quinzaine d’heures plus tard, je signale mon abandon, et aucune de ces cases — découverte, plaisir, sport, partage — n’a été cochée. Un bingo à l’envers.
Ultra Trail du Grand Colombier deuxième édition : 120 km et 5000 mètres de dénivelé positif à avaler, un poil moins de négatif, parce que le parcours n’est pas en boucle — il forme un arc de cercle de 330 degrés qui suit toute une chaîne de grosses collines du départ, Belley, à l’arrivée, Culoz, avec en point d’orgue le Grand Colombier, 1534 m d’altitude. Le ratio dénivelé au kilomètre laisse présager un parcours plutôt roulant avec de nombreux petits coups de cul et 4-5 « vraies » ascensions. Je ne connaissais pratiquement pas le coin, et quand un copain, Bastien, m’a dit qu’il participerait avec deux potes, je l’ai rejoint.
Trois heures du matin, nous partons de Belley, en courant, sur du bitume. Je suis à un poil plus de 10 à l’heure. Et ça dure, ça dure, ça dure. Quelques pistes 4×4 pour changer, et enfin des sentiers au km 5, ça monte assez raide, c’est plutôt agréable, du rocher, de la caillasse, une sorte de grotte ouverte, mais tout ça est vite fini. Un petit village traversé, de nouveau des pistes, et le premier ravitaillement, km 12,8. Bien organisé, bien achalandé, des bénévoles aux petits soins : rien à dire. Ce sera le cas de tous les ravitaillements par lesquels je suis passé, mais aussi des croisements de route : du très bon boulot alors que ce n’est que la deuxième édition.
Très vite nous voilà dans la première vraie montée, un peu plus de 600 m de dénivelé positif. Elle est plutôt agréable, quelques marches naturelles, de la caillasse, du petit sentier, j’apprécie. Je ne le sais pas encore, mais ce sera la seule que j’apprécierai de la journée. On est en peloton assez serré mais sans que ça bouchonne non plus. De temps en temps on aperçoit la lune à main gauche, pleine, magnifique. Sommet, descente, et je commence à avoir des douleurs aux névromes de Morton et aux talons, aux deux pieds, mais surtout pied gauche. Ça aura tenu 22 km sans douleur, c’est déjà pas mal. Juste avant le ravito, un petit peloton d’une quinzaine d’unités remonte la pente sur la droite du parcours, venant de plus bas : oups, ils s’étaient gourés. Au même moment, nous passons sur des rochers, et je ressens une chaleur énorme : l’andropause ? Non : mes camarades de course, même bien plus jeunes, ressentent la même chose ; ce sont les rochers qui accumulent la chaleur le jour et la renvoient la nuit. Ça promet pour la journée à venir !
Arrive Innimond, km 24, petit bled et deuxième ravitaillement. La salle est un peu petite, pas mal de monde à la fois, ça se bouscule un peu. Bastien part alors que j’arrive ; il a l’air plutôt bien à ce moment. Une dizaine d’heures plus tard, il jettera l’éponge au km 75, incapable de manger, sans énergie depuis des heures. Son camarade de club Brice lâchera les armes au km 55, et seul leur pote Florian parviendra au bout en 21h36, bien joué. De mon côté, mon objectif est de 20h00 tout rond, et je pars selon un plan de route décliné pour atteindre cet objectif. Pour le moment, je suis pile dans mes temps.
Nous repartons pour une autre ascension qui se passe correctement alors que le jour se lève. La lune a laissé place à des rougeoiements vers l’est, et nous apercevons un lac en contrebas : c’est plutôt joli ! Cependant les terrains sont moins agréables, et globalement je trouve déjà que le pourcentage de vrais sentiers est plutôt faible en ce début de course — la suite ne va pas du tout changer la donne, bien au contraire. Nous avons aussi le droit me semble-t-il à la vallée du Rhône à main gauche alors que nous cheminons sur une série de crêtes, et aux panaches de la centrale nucléaire du Bugey. C’était plus joli à droite !
La longue descente qui s’ensuit conforte mes douleurs, qui commencent à bien s’installer. Ça reste complètement gérable pour le moment, mais je sens que le talon gauche risque de poser souci dans les prochaines heures. Très peu d’échanges avec les autres participants qui pour la plupart sont en petits groupes. Ça n’aide pas à extérioriser, et donc je peste contre ce parcours qui n’est pas très agréable. Cependant, je dois dire que les traceurs ont fait un énorme travail de débroussaillage : dans toutes les parties étroites le sentier a été nettoyé pour permettre un passage plus aisé. Pas de ronces, d’orties, de feuillages, d’herbes hautes qui gêneraient le passage, c’est l’autoroute. Et ce sera le cas tout du long — quand on sera sur des sentiers, bien sûr, ce qui n’est pas fréquent (oui je l’ai déjà dit et je le redirai).
Nous passons le marathon (42 km et des brouettes pour les incultes) juste avant d’arriver au ravitaillement de Contrevoz (« Contrevoze », il faut prononcer les « z » de fin de nom ici, un comble !). Je suis à sec depuis 15 mn, tout en ayant économisé mon eau, malgré mes 1,5 l de capacité. Sandrine m’attend au ravitaillement, et c’est un sacré coup de boost au moral, même si à cet instant il est plutôt bon : ok ça va être dur, ça va picoter, mais je vais la franchir cette ligne d’arrivée. Le tiers de la course est passé. Je m’empiffre d’un pain au chocolat aux amandes en sept dixièmes de secondes, change de vêtements pour passer en tenue légère — il va faire chaud — bois bien et me charge d’1,5 litre d’eau plate, et c’est reparti, le couteau entre les dents.
Un couteau qui, il faut le dire, va vite se transformer en cure-dents, puis en plus rien du tout. Nous repartons sur une route bitumée pour sortir du village, mais une fois fait, voici une autre route bitumée, puis une autre, puis une autre, puis… ah tiens un champ ? Ah oui, mais ce n’est que pour passer sous une grosse route puis rejoindre une autre route. Quand enfin nous sortons du bitume, je crois que plus de 3 km se sont déroulés depuis le ravito, et c’est pour tomber sur de la bonne grosse route forestière. Il est 10h45 et il commence à faire sacrément chaud. Et nous sommes dans la grosse montée de cette première moitié de course (700 mètres de dénivelé positif). Je ne suis pas le seul en baver au vu des cadavres assis ou allongés sur le bord du chemin à l’ombre, et je vous garantis que je ne l’ai pas appréciée, celle-ci. D’abord donc sur piste forestière avec d’interminables lacets ponctués dans certains virages de bitume (encore !), puis enfin sur sentiers, mais j’étais tellement cramé que je ne les ai pas appréciés. Au sol, de la terre, de la rocaille, de l’humus. Autour de nous, des arbres clairsemés et une végétation assez basse qui laissent largement passer le soleil. Et ça chauffe, et ça chauffe, et ça monte, encore et toujours. Je m’assieds, retire les chaussures et me masse les pieds à un tiers du point culminant, roussi à point, et le pied gauche (talon) très douloureux. Le mal est installé, ce n’est plus une alternance de piques de douleurs, c’est une « presque » souffrance installée. J’économise mon eau, ma réserve diminue à grande vitesse. L’organisation demande 1 litre minimum, de mon côté je pars avec 1,5 lorsque la section est longue, je ne sais pas comment font les gens qui n’ont qu’un litre — et il y en avait.
Pas après pas, enfermé dans une spirale négative — douleur, sentiers de merde, pas de jolies vues, personne ne discute — je redescends, puis effectue les quelques oscillations d’altitude avant de rejoindre le km 56, ravitaillement de Prémillieu. Tout ceci uniquement en marchant : je n’ai pas couru un seul mètre depuis le pied de l’ascension 10 km plus tôt. Ça fait long ! Très exactement 3h45 pour cette section de 13,1 km. Ridicule, et acceptable, pour moi, en fin de course, mais là on n’en est pas encore à la moitié ! Il y a un (gros) truc qui cloche. Le moral est moins bon qu’au ravitaillement précédent, même si encore une fois Sandrine fait tout pour me réconforter (enfin pas tout à fait tout hein, on est en public). Un peu de graille, beaucoup d’hydratation, de réconfort, un siège (on ne peut pas connaître la valeur de la position assise sans courir d’ultra-trails), et c’est reparti sur… je vous le donne en mille, eh oui, bravo : du bitume. Bon, je suis mauvaise langue, cette fois ça ne dure pas longtemps.
Cette section à venir fait plus de 18 km, et dans mon état et avec cette chaleur, j’ai un peu peur. J’y vais prudemment, mais je me surprends à courotter de nouveau : le changement de chaussures intimé par Sandrine m’a fait du bien, la douleur est de nouveau intermittente, et plus permanente. Toutefois, toutes les autres douleurs restent présentes, à commencer par les douleurs musculaires inhabituelles du fait des mauvaises positions prises pour essayer de compenser les douleurs au talon. Ça donne donc une course sur du plat à 7 km/h — oh, on ne rit pas dans le fond.
Bon c’est assez simple sur cette section : ça monte, ça descend, ça monte, ça descend. Ce n’est jamais très long, ni dans un cas, ni dans l’autre. Et à ma petite allure, autour de 450 m/h en montée, un peu plus en descente, et donc 7 km/h sur le plat, eh bien ça ne passe pas bien vite. La nature du terrain ne s’améliore pas hein : de la bonne vieille piste forestière en majorité, souvent sous la forme de ces fameux « chemins blancs » faits de caillasses agglomérées qui te font cuire bien comme il faut, souvent aussi des pistes forestières plus conventionnelles et donc plus agréables, quelques rares sentiers, et des passages hors traces semble-t-il pour relier les éléments précédents. Ça passe comme dans un rêve, ou plutôt comme dans un cauchemar. Je suis cuit. Ce parcours me rappelle grandement la 6666 Occitane, pour ceux qui connaissent. Avec un poil moins de dénivelé et de sections techniques.
Un petit coucou de Sandrine à une traversée de route vers le km 66 qui fait grand bien, avec léchouilles de nos deux monstres incluse, lesquels monstres se sont montrés très patients durant cette longue journée. Et c’est reparti pour une dernière bosse avant de rejoindre la base-vie du km 75. Depuis un moment, je fais le yoyo avec deux ou trois groupes des mêmes coureurs, ou plutôt, soyons honnête, des mêmes marcheurs. Plus grand-monde ne court à ce niveau de la course et surtout à ce niveau du peloton. Car les heures passant, je constate que je recule de plus en plus dans ce peloton et que je me rapproche des barrières horaires — ce temps éliminatoire qui permet de garder la course dans un espace-temps limité et de ne pas finir trois jours plus tard. Il y a notamment deux jeunes (les années passant, en dessous de 40 ans, pour moi, t’es jeune) qui sont du centre de la France et qui comme moi pestent après ce parcours. Ils n’ont pas de GPS, alors je les renseigne de temps en temps sur la distance parcourue et ce qu’il reste avant la base-vie, ils sont à chaque fois dégoûté. Ben ouais, à notre allure, ça n’avance pas vite…
Au sommet de la bosse, une dame âgée (âgée, pour moi, c’est plus de 70 ans) nous interpelle, j’ai bien cru qu’elle allait nous taper dessus ou pire essayer de nous enrôler chez les Témoins de Jéhova. Quoique, à ce moment précis, si signer de mon sang pour cette secte m’avait permis de rentrer en bagnole, il est probable que je l’aie fait. Bref, la pauvre dame était en fait très gentille, elle voulait nous éviter de passer sur un trou de guêpes de terre pile sur le parcours. Merci madame. Et en prime elle nous a fait lever les yeux du sol pour nous montrer le panorama, avec le Grand Colombier masquant en partie le Mont-Blanc tout blanc. C’était tout simplement le meilleur point de vue de la course (ceux qui ont suivi savent que ce n’est pas bien dur), donc double merci madame.
Allez, descente interminable, ça dure des heures — une heure entière pour les cinq kilomètres descendants et plats précédant la base-vie — et surtout pendant cette section des pointes douloureuses surviennent dans mon mollet gauche. Pas diffuses en forme de crampe, mais bien localisées en un point, un point où j’ai déjà eu une déchirure il y a une douzaine d’années, déchirure qui de temps en temps, rarement toutefois, se rappelle à mon bon souvenir. C’est un peu la goutte d’eau qui fait déborder le vase : je sais qu’hors miracle je stopperai ma progression à la base-vie.
J’y arrive en 14h22 mn pour 75,8 km et 3128 mètres de dénivelé positif. Sandrine m’y attend. Je file dans la base-vie, bois, mange, raconte des âneries avec les bénévoles, dont l’un, le boss du coin, m’apprend que je suis presque hors-délai selon le règlement, et que j’ai une heure de marge selon l’annonce du speaker ce matin avant le départ — un micmac j’imagine, le speaker a annoncé qu’il fallait repartir avant 18h30 d’Hauteville alors que le règlement dit 17h30. Hors, après ces papotages, il est quelque chose comme 17h32. Ça me cueille un peu de savoir qu’en plus de tout le reste, je suis théoriquement hors-délai. C’est la première fois que ça m’arrive. Je n’avais pas besoin de cerise sur le gâteau, mais s’il en fallait une, c’est bien celle-ci. Pas besoin d’avoir fait une thèse en maths pour comprendre qu’à la vitesse à laquelle j’évolue, je ne parviendrai pas dans les délais à la prochaine barrière horaire au Grand Colombier. Alors… Alors ? Alors : je signale mon abandon, et mes deux collègues sans GPS en font de même. Soulagement intense : finie la souffrance.
D’après le classement, 182 personnes parviendront au bout du parcours dans les délais, le premier en 12h52, le dernier en 25h27. À noter que la deuxième place au scratch revient à une femme, tout juste 13 mn derrière le premier homme : joli ! Et nous sommes 68 à avoir jeté l’éponge en cours de route.
Ai-je des regrets ? Oui, quelques-uns dont un qui surpasse tous les autres : m’être inscrit à cette épreuve. J’ai éprouvé extrêmement peu de plaisir sur ce parcours qui ne m’a pas du tout plu. Avant de réaliser mon tableau de temps de passage, j’ai cherché sur internet des retours sur cette épreuve, des revues détaillées du parcours, ce genre de choses. Je n’ai rien trouvé. Rien du tout. Et du côté de l’organisation, la communication — extrêmement réussie dans l’ensemble, y compris au niveau visuel, rien à dire sur la PLV, les t-shirts, etc., on sent qu’il doit y avoir une agence de communication dans les parages — ne mentionne pas grand-chose non plus sur la nature du parcours. On nous parle de lacs, de cascades, de crêtes. On nous vend du rêve, normal. J’ai vu deux lacs je crois, j’ai parcouru deux crêtes il me semble, je n’ai vu aucune cascade. Par contre j’ai bouffé jusqu’à saturation des pistes 4×4 et du bitume. Le tout le plus souvent au milieu des arbres. Donc oui, tout ça fait vieux ronchon, et évidemment que ce n’est pas à cause de la nature du parcours que j’ai abandonné : c’est parce que je n’étais pas au niveau physique pour arriver au bout. Cependant, je trouve que ce serait bien d’avoir la possibilité d’en savoir un peu plus sur le parcours avant de s’inscrire. D’après l’organisation, nous étions 3700 sur les différents formats de course. Je me demande combien ont apprécié les kilomètres parcourus. Et pour les futurs concurrents : surtout, bossez la capacité à courir. Il y a assez peu de portions techniques, et énormément de portions roulantes. Si vous n’êtes pas capable de progresser (relativement) vite malgré les kilomètres qui s’accumulent, ça va être long.
Encore un échec sur un ultra pour moi. Ça commence à faire beaucoup. Mais vous savez quoi ? Je ne vais pas encore lâcher l’affaire. Mais possible que je me renseigne un peu plus la prochaine fois sur ce qu’on nous propose, et sûr que je ne suivrai pas les conseils de cet enfoiré de Bastien ! Allez, maintenez-vous en forme, et n’oubliez pas de remercier les bénévoles et vos supporters (mention spéciale aux deux jeunes filles qui supportaient leur papa, incroyable !), ils le valent bien, eux.