Je viens de terminer Au carrefour des étoiles de Clifford D. Simak, oui le même Simak qui a écrit Demain les chiens, ce chef-d’œuvre de la science-fiction dont je vous ai déjà parlé. Ici nous avons le droit à une histoire relativement simple, mais qui cache quelques questionnements assez profonds, et une histoire surtout très ancrée dans la période où elle a été écrite. J’ai pris ce roman comme une curiosité, presque de l’archéologie science-fictionnelle, et finalement je me suis laissé prendre au jeu et j’ai passé un bon moment, sans en faire des caisses non plus. Et je vous en cause, sans spoilers, comme d’habitude.
Alors, que raconte Au carrefour des étoiles de Clifford D. Simak ? Après un court flashback qui s’explicitera plus tard, nous débutons l’histoire aux États-Unis, au fin fond du Wisconsin, au milieu du vingtième siècle. Et nous commençons par nous intéresser à Claude Lewis, un agent de renseignements qui enquête sur une ferme étrange, et surtout sur son occupant non moins étrange : Enoch Wallace traverse les décennies sans changer d’un poil, comme s’il ne vieillissait pas. Et sa maison en fait de même. Cette introduction du point de vue de l’enquêteur va vite glisser au point de vue de Wallace, et nous découvrirons à ses côtés ce qui se trame dans cette propriété. La narration est entrecoupée de nombreux flashbacks pour repasser sur des moments-clé qui nous permettent de comprendre le présent. Le tout est fluide et déroule une histoire assez simple et, il faut le dire, plutôt convenue.
D’ailleurs je vous déconseille de lire la quatrième de couverture qui gâche le plaisir de la découverte. On devrait interdire les quatrièmes de couverture, ainsi que les bandes-annonces tiens. Reste que même sans avoir été spoilé, on comprend très vite dans quoi on met les pieds, et on n’est guère surpris, et ce de bout en bout. C’est un point qui m’a un peu ennuyé lors de cette lecture : l’histoire est cousue de fil blanc. Sans doute qu’un lecteur des années soixante qui n’a pas encore tellement de références en termes d’anticipation, même si quelques auteurs ont déjà pas mal défriché le genre, devait se dire « ah mais quelle bonne idée, incroyable », pour nous autres qui avons bu jusqu’à plus soif depuis des décennie de la SF à toutes les saveurs, on est ici en terrain très connu et rien ne s’écarte de la trame qu’on imagine rapidement.
Un autre point un peu gênant, mais dans un sens amusant plutôt que navrant, c’est l’imagination de l’auteur quant aux technologies futuristes. Ça a toujours un côté comique teinté de tendresse, oui oui, de tendresse, vous avez bien entendu, quand on regarde un auteur du milieu du 19e siècle parler d’un avenir lointain ; ils imaginent des vaisseaux spatiaux parcourant des milliers d’années-lumière sans broncher, des armes qui désintègrent un corps en moins de deux, des milliers de races extraterrestres toutes plus étranges les unes que les autres, par contre vous communiquez toujours avec une TSF et vous vous chauffez toujours au bois. Je caricature un peu, mais vous comprenez mon propos : ce roman a un doux goût de rétrofuturisme, et ça peut gêner certains des lecteurs. Mais vraiment, c’est de la cosmétique, ça n’entrave pas le déroulement de notre histoire.
Mais passons à un point bien plus intéressant : les personnages, et surtout LE personnage, parce qu’il faut bien dire qu’il n’y en a qu’un réellement important, le fameux Enoch Wallace donc, cet homme qui semble ne pas vieillir. Nous l’accompagnons pendant les 9/10e du roman et l’auteur fait tout pour nous le rendre sympathique. Il a connu les horreurs de la guerre et ne cherche désormais que le calme. Il fait preuve de tolérance, d’empathie, et il est aussi doté d’une sorte de curiosité scientifique, de celles qui vous font noter tous les paramètres de chacune de vos journées pour établir des statistiques et pouvoir vous y référer par la suite. Il se déroule bien sûr des événements tout au long du roman, mais c’est bien sur Wallace que l’auteur s’attarde, et au travers de cette histoire on assiste presque à une étude de personnage. Et c’est intéressant, parce que ce personnage n’est pas non plus caricatural et qu’il a de l’épaisseur.
D’autant plus qu’il y a un aspect que là, pour le coup, je n’avais pas du tout vu venir : une intrigue amoureuse, si l’on peut dire. Elle semble étrange, incongrue presque, mais finalement petit à petit elle trouve sa place et s’avère même déterminante. Cette romance fait bien sûr penser à des thèmes développés par Philip K. Dick, et même à des questionnements tout à fait actuels, et elle ajoute elle aussi une bienvenue épaisseur à ce roman.
Et d’ailleurs, sous ce vernis désuet de futurisme écrit il y a 80 ans, on retrouve finalement des sujets tout à fait actuels, et notamment celui de la guerre. Simak a écrit ce roman alors que la guerre froide était déjà bien installée et que le monde transpirait à chaque crise qui laissait présager le pire — comme la crise des missiles de Cuba. Et c’est exactement ce sentiment que l’on retrouve dans Au carrefour des étoiles, celui d’un monde au bord du gouffre, proche d’une rupture totale. Et évidemment, Wallace se retrouve mêlé de très près à cette problématique, jusqu’à un dénouement final que l’on voit venir bien à l’avance, mais qui reste satisfaisant.
Le style pourra paraître un peu ampoulé pour des lecteurs modernes, avec une manière de présenter les événements et certaines phrases désuètes. Mais il n’y a rien de rédhibitoire et si on passe outre on aura donc le droit à une belle histoire centrée sur la tolérance, avec un petit mythe de l’élu qui à l’époque n’a pas encore été rabâché ad nauseam, et quelques morceaux de bravoure, dont une scène qui m’a fait penser au style du western.
Je conseille donc ce roman aux amateurs de science-fiction à l’ancienne, aux lecteurs qu’un style suranné n’insupporte pas, à ceux qui s’attachent autant aux personnages qu’à l’histoire, et enfin à ceux qui préfèrent les solutions pacifiques à celles où tout pète de partout. Le roman se veut plutôt contemplatif qu’explosif, et vous savez quoi ? Ça fait du bien, de temps en temps.
Bonne lecture donc, et faites gaffe à votre voisin un peu bizarre, il n’est peut-être pas celui qu’il prétend.