Un journaliste au port altier visitait la campagne à la recherche d’un sujet qui lui ferait connaître la gloire.

Apercevant un loup, la plume encore coincée entre les dents après sa visite nocturne du poulailler,

Le journaliste, l’œil brillant, le front fiévreux, commença à écrire :

« Huit poulettes dévorées, Le Loup a encore frappé. »

 

Notre loup, intrigué, interpella le journaliste :

« Messire scribouillard, je ne suis qu’un pauvre loup parmi une multitude, pourquoi me désignez-vous ainsi par cet article défini ?

Ne devriez-vous pas plutôt écrire qu’Un loup s’est invité à la table du fermier ? »

Le journaliste, fier de son titre, son stylo entre les dents, marmonna :

« Vile bête, ce n’est pas en parlant de toi, et toi seul, que je vais faire mes choux gras.

Un loup qui mange des poules, c’est une affaire locale.

Mais si je t’essentialise en désignant ton espèce à la place de ta personne, ça devient une affaire d’état. »

Ledit loup, les oreilles et la queue basse, passa son chemin alors que déjà les humains organisaient une battue.

« Le loup est une menace, exterminons son espèce ! »

 

Le journaliste, auréolé de son éphémère gloire, cherchait un nouveau sujet à livrer aux foules avides de sensation.

Apercevant un collégien les yeux rivés sur son ordinateur, il s’approcha discrètement.

Le jeune garçon, un sourire narquois aux lèvres, copiait collait un texte bien structuré.

« Que fais-tu donc, mon jeune ami ? » s’enquit le journaliste, flairant le bon coup.

« J’ai demandé à ChatGPT de rédiger le résumé d’un livre à ma place, monsieur le journaliste. »

Touché par l’inspiration, le journaliste s’empressa de rédiger le titre de son prochain article :

« L’IA fait les devoirs des collégiens à leur place. »

Le jeune garçon, bouche bée, n’osa pas réagir à cette généralisation de sa tricherie.

 

La journée et les rencontres passant, le journaliste enchaîna les titres, se frottant les mains à l’idée de sa notoriété grandissante :

« Plongez dans le Annecy des années 30 grâce à un fim réalisé par l’IA »

« Un livre entièrement écrit par l’IA »

« L’IA a battu le meilleur joueur d’échecs au monde »

« Sa voix est générée par l’IA »

« Trois étudiants auraient gagné au Loto grâce à l’IA »

 

Les clics pleuvaient sur les articles du journaliste, et les yeux des foules s’arrondissaient devant les prouesses de l’IA.

Et peu importe, après tout, si ce n’est pas l’IA, mais une IA, unique, spécifique, bien distincte des autres, qui produit chacune de ces prouesses.

Pour le journaliste comme pour le public, c’est bien cette entité supérieure, indéfinie, miraculeuse, qui facilite, ou pourrit, la vie des humains.

Tout comme notre ami le loup.

 

Pourtant, chacun sera bien d’accord avec le fait que

Ce n’est pas l’humanité qui a écrit Les raisins de la colère,

Ce n’est pas l’humanité qui persécute les femmes en Afghanistan,

Ce n’est pas l’humanité qui vide les poubelles chaque matin,

Ce n’est pas l’humanité qui déséquilibre le monde depuis son bureau ovale.

 

Alors pourquoi devrait-ce être Le Loup et L’IA qui alimentent nos journaux ?

Oui, les mots ont un pouvoir, celui de façonner notre manière de penser.

Oui, l’IA change le monde.

Mais non, ce n’est pas l’IA qui a réalisé ce film sur les années 30 à Annecy. C’est Une IA.

 

De l’IA, comme du loup, certains font grand mystère,

Mais nommer chaque chose de la bonne manière est toujours nécessaire.

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