Je viens de terminer Je suis vivant et vous êtes morts d’Emmanuel Carrère. Ce livre paru en 1993 se veut la biographie romancée mais fidèle de Philip K. Dick, K pour Kindred. Bon, pour les deux du fond qui ne suivent pas, l’ami Phil est l’un des auteurs de science-fiction qui ont le plus contribué à bouleverser nos imaginaires — oui oui, même le vôtre qui n’avez jamais lu aucun de ses romans. Blade Runner, Total Recall, Planète hurlante, The Truman Show, Minority report sont quelques films directement adaptés ou très largement inspirés de ses romans et nouvelles.

Philip K. Dick est davantage qu’un auteur, il est le créateur d’une sorte de philosophie, de courant, de manière de penser, que le titre de cette biographie — Je suis vivant et vous êtes morts — au pluriel, le mot morts, je précise, retranscrit le doute absolu quant à la réalité des choses, et l’insidieuse pensée que tout ce qui nous entoure, la réalité donc, n’est pas ce qu’elle semble être. Un doute absolu sur tout, à commencer par soi-même. Une sorte de négation du Cogito de Descartes : « Je pense donc je suis ». D’accord, je pense, mais qui me dit qu’on ne me fait pas croire que je pense pour m’endormir et me pousser à accepter cette vie-ci alors que je ne suis pas du tout ce que je suis, en fait ? Qui me dit que vous existez bien, tous, là, en face de moi ? Qui me dit que vous n’êtes pas morts, et que moi seul suis vivant, vous entendant vous agiter, produire tout ce vacarme, depuis l’au-delà où vous êtes enfermés ?

Bref, je suis ici pour vous toucher un mot de la vie de Philip K. Dick vue par la plume d’Emmanuel Carrère, et vous avez compris que ça allait être désarçonnant. Bienvenue dans le monde du doute absolu, du délire paranoïaque, de l’automédication à gogo et des divorces à répétition.

Philip et Jane Dick sont nés le 16 décembre 1928 à Chicago, le jumeau et sa jumelle, ou l’inverse. Le truc, c’est qu’ils sont nés prématurés, que leur mère manquait de lait, qu’ils ont très vite été sous-nutris, et que Jane mourut à seulement deux mois. Ce drame, Philip s’en nourrira toute sa vie, à moins que ce ne soit l’inverse : ce drame l’a détruit toute sa vie. Mais qu’il s’agisse de nourriture ou de destruction, il a planté les graines de l’œuvre littéraire de Philip. Car Jane est morte et pas Philip. Mais peut-être que dans un autre monde, c’est l’inverse ? Jane est vivante et Philip est mort. Et peut-être qu’il est ce Philip mort qui écrit au travers des mondes ?

Cette idée de mondes qui évoluent différemment à partir d’un moment précis, on parle en littérature d’uchronie — Jane est morte et Philip vivant, ou l’inverse — est distillée dans presque toute l’œuvre de Philip K. Dick, à commencer bien sûr par Le maître du haut château, ce roman qui présente un monde où ce ne sont pas les Alliés qui ont gagné la Seconde Guerre Mondiale, mais les Allemands. Dans Ubik, également, dont un moment particulier donne son nom à cette biographie, la réalité est questionnée jusqu’à n’en plus pouvoir.

Je vais m’arrêter là sur sa biographie, mais à l’aulne du roman d’Emmanuel Carrère, on comprend à quel point tout ce qui arrive à Philip structure sa vie, son mode de pensée, son processus d’écriture : le divorce de ses parents, sa mère persuadée qu’il est un prodige, son amour de la musique, sa découverte très jeune de la science-fiction, le militantisme communiste, la guerre froide, les agences gouvernementales plus ou moins secrètes, ses rencontres avec la religion, le mysticisme californien, etc. Tout s’imbrique parfaitement pour former cet édifice à nul autre pareil que l’on connaît comme cet auteur incroyable, et tout s’éclaire sous la plume de Carrère.

J’ai lu un grand nombre des nouvelles et romans de Philip K. Dick, et je savais que cet auteur avait été à la fois extrêmement prolixe, et complètement ravagé par les drogues, ou tout du moins par un cocktail médicamenteux terrifiant doublé d’amphétamines. En fait, Dick planait en quasi permanence tout au long ou presque de sa vie, par l’effet des médicaments qu’il prenait à très hautes doses pour corriger ses « problèmes » : telle prescription contre les anxiétés, puis telle prescription pour contrer la torpeur due aux médicaments précédents, puis telle autre pour limiter l’effet excitant, etc. Dick était un véritable hypocondriaque doublé d’un manipulateur qui n’hésitait pas à visiter cinq médecins différents et de leur servir à chacun un bobard différent pour obtenir les prescriptions dont il avait « besoin ».

Ainsi, en lisant Emmanuel Carrère, j’ai plongé à corps perdu aux côtés de Philip K. Dick et de ses tourments. Complètement paranoïaque, l’auteur ne faisait que peu de différences entre ses romans et sa vie. Pour lui, les deux se répondaient, et il trouvait des réponses à des questions existentielles sous sa plume, dans une sorte d’écriture automatique qui tenait du merveilleux. Et du terriblement flippant en même temps. Carrère parvient complètement à retranscrire cette paranoïa au travers d’analyses de la psyché de Dick, d’événements bien documentés, d’échanges avec ses proches. C’en est presque terrifiant.

L’avantage, pour Emmanuel Carrère, de se lancer dans l‘écriture de la biographie de cet homme, c’est que sa vie est extrêmement documentée. De son vivant, Dick a été célèbre auprès de cercles d’amateurs de science-fiction, qui ont donc consacré pas mal de temps à l’interroger, le fréquenter, écrire sur lui ; de plus, Dick a tenu tout au long de sa vie des journaux rendant compte de ses interrogations, de ses sentiments. Et enfin, de nombreuses traces ont été laissées par l’auteur lui-même au travers de ses frasques, comme par exemple ses relations avec la CIA ou les forces de l’ordre, ses multiples mariages, ou encore ses séjours en hôpital psychiatrique. Tout ceci rend le livre extrêmement solide, dense, ne laissant aucun pan dans l’ombre. C’est encore une fois vertigineux. Emmanuel Carrère s’autorise à faire parler son sujet d’étude, nous emmenant avec lui dans la tête de l’auteur où tant de pensées contradictoires se bousculent. La méthode paie : j’ai réellement eu l’impression de suivre au plus près l’homme, le romancier, l’époux volage, le contradicteur forcené, le drogué en manque, le converti mais pas trop.

Je trouve que Carrère a trouvé la juste distance pour étudier son sujet : on a un peu l’impression d’un entomologiste qui observe avec la plus grande attention une espèce fantastique, mais cette observation se fait avec respect, empathie, sans non plus embellir la réalité : Dick est régulièrement montré comme un goujat, un cuistre, un petit bourgeois mal dans sa peau, un homme en manque absolu de reconnaissance, tour à tour romantique, tyrannique, aimable et détestable. Dans le dernier tiers, on a presque l’impression d’une fusion entre Carrère et Dick, un rapprochement en forme de syndrome de Stockholm. C’est dans cette partie que Dick s’éloigne de sa production de nouvelles et romans pour se consacrer à l’écriture de son évangile personnel si l’on peut dire, atteint d’un syndrome du prophète. Il ne faut pas oublier que la religion a fait partie intégrante de la vie de Philip K. Dick, comme de ses romans — on pensera au Mercérisme dans Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques, un élément clé du roman, qui a complètement disparu dans son adaptation Blade Runner.

Bien sûr, dans cette biographie, on va passer une grande partie de la production littéraire de Philip K. Dick en revue. Cependant, sa fin de vie est traitée en s’attachant davantage à l’humain, et le fait est que si Dick a beaucoup écrit dans ses huit dernières années, il n’a pas publié grand-chose. Les premières adaptations cinématographiques aidant, Philip K. Dick a gagné pas mal d’argent sur sa fin de sa vie, mais, il n’en a pas profité.

Ainsi mon sentiment en sortant de cette biographie très immersive oscille entre tristesse et dégoût, entre gâchis et… pas de l’admiration, mais quelque chose comme de la dévotion : une fois de plus, c’est d’un homme torturé au plus haut point, et qui n’a pas ménagé son entourage, qu’est sortie une œuvre à nulle autre pareille. Faut-il être à demi-fou pour écrire comme un dieu ?

Attention toutefois, Dick n’a jamais, justement, écrit comme un dieu — à moins qu’un dieu n’ait aucune qualité d’écriture, qui sait ? Son style, et il le savait, a toujours été plat, descriptif, sans illuminations. Il aurait aimé devenir un grand écrivain, comprendre de littérature blanche, mais il n’a été un écrivaillon de science-fiction. Et pourtant, quand on constate aujourd’hui de quelle manière il a pesé sur le monde, on ne peut qu’être admiratif.

Bon, si on n’a pas lu les œuvres de Philip K. Dick, ça va sans doute être un peu compliqué de comprendre tout le propos de Carrère. Et de même, de larges pans de son œuvre sont spoilés dans cette biographie. Mais pour quelqu’un comme moi qui a lu quelques-uns de ses livres et qui aimerait en savoir un peu plus sur le cerveau qui a imaginé ces histoires il y a cinquante ans, et qui est prêt bien sûr à accepter cette vie folle, ne pas se moquer, entrevoir la folie derrière l’étrangeté, ou peut-être la lucidité derrière la folie, je vous conseille largement de vous lancer dans Je suis vivant et vous êtes morts. Et peut-être qu’en sortant de cette lecture, vous vous poserez vous aussi la question ultime : qu’est-ce que la réalité ?

Bonne lecture.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *